De la poussière à la chair

 Ray Bradbury, De la poussière à la chair

La faute sans doute à la quatrième de couverture, j'attendais trop de ce bouquin :
« Bradbury [...] en profite pour rendre hommage à l'illustrateur Charles Addams (1912-1988), père de la famille éponyme. »
À l'origine le roman est une poignée de nouvelles disparates ; aussi ne vous attendez pas à suivre le déroulement d'une véritable histoire, mais plutôt de scènes de vie mises les unes derrières les autres. Le résultat n'est pas forcément raté, mais manque néanmoins cruellement de cohérence. Bradbury prend un réel plaisir à nous décrire une à une les bizarreries et monstruosités des membres de sa famille ; ce plaisir est bien souvent partagé, mais un effort supplémentaire aurait du être entrepris pour faire de De la poussière à la chair autre chose qu'une succession d'épisodes. L'attention est par ailleurs trop tournée vers les personnages et pas assez sur le manoir et son écosystème. Le style de Bradbury demande un petit temps d'adaptation, mais s'avère efficace à rendre l'étrangeté du récit.

On regrettera que De la poussière à la chair soit trop fourre-tout et trop précipité : l'ambiance n'est pas suffisamment fouillée et les personnages trop nombreux. Il aurait peut-être mieux valu garder les nouvelles originelles et les publier comme telles. On se rappellera néanmoins quelques belles pages de poésie, quelques bribes d'histoires d'amour improbables. On saluera enfin la présence d'une postface enrichissante.

Dommage que l'édition FolioSF ne reprenne pas la couverture de l'édition américaine, réalisée tout spécialement par Chas Addams

Malgré ses défauts structurels, on conseillera le roman hommage de Bradbury aux amateurs de la famille Addams, principalement parce que la langue est au rendez-vous. 7/10.

Référence du roman : 
BRADBURY Ray, De la poussière à la chair, Éditions Denoël, 2002 (FolioSF, 2006, 216 p., 6,20€).


Blog d'un illustrateur qui a plutôt joliment représenté la famille imaginée par Bradbury

Doggybags #1

Doggybags vol. 1

Pas vraiment un grand lecteur de BD (sauf pour les comics de Batman), j'en achète à l'occasion quand l'ouvrage témoigne à mon goût d'importantes qualités esthétiques. C'est le cas de Doggybags vol. 1, un album hommage aux comics des années 50-60, façon Grindhouse, regroupant trois historiettes garanties « violence 100% graphique ».

La première, signée Singelin, ouvre bien mollement l'album avec une histoire de loup-garou biker. Le graphisme est bon, mais ne rachète en aucun cas une absence totale de fil narratif et une fin décevante. 1/5.  

La deuxième, signée Maudoux, nous livre un petit Kill Bill bien agréable à suivre : femme meurtrière, ambiance asiatique, art martiaux, carnage épique – auxquels on ajoute avec plaisir quelques couteaux de jet africains et quelques « tatouages totems ». Une production honnête. 3/5.

La troisième, signée Run, reste la plus convaincante de l'ensemble, tout autant graphiquement que narrativement. Elle met en scène un héros efficace hyper stéréotypé – Curtis "the Venom" Savage, flic triple champion poids lourd d'extrême fighting – lancé dans une course à l'homme fatale à travers le désert. Une franche réussite. 4/5.
 
On retiendra l'ouvrage pour : — ses qualités esthétiques ; — son édito ; — les éléments paratextuels qu'il propose (poster, fausses annonces, pages informatives, etc.) ; — son ambition éditoriale. On achètera le deuxième volume – malgré un prix un peu fort, 13€90.

Le Dragon Griaule

Lucius Shepard, Le Dragon Griaule

J'avais été très moyennement satisfait du niveau général d'Aztech ; la nouvelle éponyme du recueil m'avait convaincu, le reste beaucoup moins. Néanmoins je gardais une bonne opinion de Lucius Shepard, en qui on pouvait voir un auteur confirmé et original. J'ai donc sauté sur son dernière ouvrage publié, Le Dragon Griaule, constitué de six nouvelles tournant toutes autour d'un dragon aussi imposant qu'une montagne, très puissant mais paralysé. 

Le Belial' semble encore une fois avoir fourni un très bon travail éditorial : très belle couverture, présence d'illustrations internes, paratexte convaincant (postface de l'auteur datée du 14 juillet 2011 (!) et bibliographie complète). Il faut encore ajouter à cela que les nouvelles du Dragon Griaule sont, je cite la quatrième, « réunies pour la première fois en exclusivité mondiale » ; la nouvelle « Le crâne » étant même exclusivement disponible en français. Reste à savoir si la littéralité est au rendez-vous.

Absolument sublime, la première nouvelle, « L'homme qui peignit le dragon Griaule », ne fait pas trente pages et laissera pourtant l'impression au lecteur de sortir d'un roman riche en idée et en émotion. Transfictionnelle, elle appartient avant tout à la fantasy, mais lorgne également du côté, très légèrement, du steampunk et du fantastique (dans la mesure où elle se déroule dans notre monde, dans un cadre spatio-temporel bien défini). De longues citations issues d'ouvrages fictionnels ponctuent le récit à intervalles réguliers ; le procédé ajoute à la construction des personnages et leur donne plus d'épaisseur, tout en donnant un rythme intéressant à la nouvelle. On en sort avec une certaine nostalgie. 5/5. Indéniablement.

La deuxième nouvelle, « La fille du chasseur d'écaille », s'attache étrangement à nous décrire la métamorphose d'une personnalité futile qui va évoluer au contact de Griaule. La majeure partie de la nouvelle se passe dans les entrailles du dragon, l'occasion pour l'auteur de nous décrire la faune et la flore s'y développant. « La fille du chasseur d'écaille » s’apparente à nouvelle initiatique, dont le traitement stylistique et les enjeux ne sont pas monnaie courante en fantasy. Certainement moins percutante que la première nouvelle, on s'étonnera néanmoins de voir qu'à nouveau Lucius Shepard s'attache à dépeindre avec beaucoup de détails les sentiments de ses protagonistes, proposant une fantasy bien éloignée des considérations qui la traverse habituellement. 4/5.

(La suite de la critique à venir, au fur et à mesure de ma découverte de l'ouvrage.)

Les Derniers jours d'Edgard Poe

Les Derniers jours d'Edgard Poe, anthologie dirigée par Richard Comballot

Ajoutez à un titre prometteur, Les Derniers jours d'Edgard Poe, la présence au sommaire de Mauméjean, Dufour ou bien encore Henry, et vous obtenez certainement un ouvrage dont il faut faire la lecture. Voyons donc voir ce que nous réserve cette anthologie 100% française publiée par les Éditions Glyphes (que je ne connaissais pas du tout).

Malheureusement la première nouvelle, que précède une préface courte mais convaincante, ouvre l'anthologie sur un texte fade dont l'horreur onirique ne dégage aucun charme ni aucunes couleurs particulières. Il ne s'y trouve rien de comparable à Poe. On peut donc aisément passer « Dégradé » de Jess Kaan. 1/5.

Fort heureusement suit « (''And the tattling of many tongue'') » de Jacques Mucchielli – dont on a déjà pu lire l'excellent Yama Loka terminus et l'un peu moins convaincant Bara Yogoï, tous deux écrits en coopération avec Léo Henry (bien sûr). Jacques Mucchielli c'est avant tout un style impeccable et foutrement original qui oscille entre un certain classicisme et des audaces formelles absolument délicieuses. Il faut lire « (''And the tattling of many tongues'') », ne serait-ce que pour avoir le plaisir de constater qu'il se trouve encore des Auteurs Littéraires dans les rangs de l'Imaginaire. Un pur régal. 5/5.

Autre bonne surprise, « Un verre d'amontillado » de Daniel Walther a l'intelligence de signaler en fin de texte les contes de Poe dont il a été fait allusion. Les sujets abordés sont l'alcool et les hallucinations de Poe, ainsi que le rapport que Poe entretient entre les deux et ses propres créations littéraires. Référentiel et agréable à lire. 3,5/5.

Texte ultra-court qui n'a pas grand chose à raconter, « Les valises d'avril contiennent Eurêka » de Fabienne Leloup m'a laissé totalement indifférent – je n'ai peut-être pas les références nécessaires pour appréhender correctement le texte (quoique j'ai abondamment lu et relu plusieurs des textes de Poe). Dispensable. 2/5

Mon Dieu, en prend-on souvent des claques comme celle-ci ? Avec « Quand j'ai voulu ôter le masque, il collait à mon visage » Léo Henry nous livre un texte borgésien absolument impeccable. Attention cependant, mieux vaut avoir de solides connaissances littéraires pour s'en sortir un minimum. Deuxième grosse bonne surprise du recueil. 5/5.

Jean-Pierre Andrevon nous livre « Sur les ailes du corbeau », texte écrit certainement de manière un peu mécanique, sorte de biographie de Poe, où un parallèle est fait avec Baudelaire. On ne sait trop où tout cela nous mène. Un hommage mollasson. 2,5/5.


(Et comme en ce moment j'ai une quinzaine de recueils à lire et que je veux tous les lire, je m'arrête là pour les critiques de cet ouvrage et les reprendrai au fur et à mesure de ma lecture.) 

« Bassin 45/800 »

C'EST UN BOUSEUX, UN POUSSEUR DE BÊTE. PERDU COMME LES HIPPOPOTAMES QU'IL REGARDE MOURIR ; SANS COMPRENDRE. IL NE TIENDRA PAS LONGTEMPS... LA PLANÈTE GREEN L’APPELLE.

Télécharger le PDF :


En guise de préface

On devrait d’abord saluer la générosité d’un auteur qui offre un texte à son public. Bien qu’en réalité, dans la présente situation, ce soit sans doute à l’auteur de remercier les potentiels lecteurs qui, s’étant mystérieusement retrouvés devant « Bassin 45/800 », prennent le temps de la lecture. Qu’ils se rassurent, ce temps sera court : la nouvelle est courte en effet. Moins de 1 100 mots.
« Bassin 45/800 » a rigoureusement été écrit un certain 17 novembre 2010. Son ambition première est d’être un pastiche di rollien (comprenez un court texte hommage à l’auteur Thierry di Rollo).
Au lecteur qui, par ailleurs, trouvera peut-être quelqu’intérêt à lire la nouvelle qui suit, et qui désirera sûrement découvrir Thierry di Rollo, qu’il lise La Lumière des morts, La Profondeur des tombes et Meddik.

Quelques critiques qu’a pu susciter « Bassin 45/800 » : 

« Bassin 45/800 » est celui de mes textes qui a jusqu’à présent essuyé le plus de refus de la part des éditeurs. Les quelques critiques qui suivent ont, je pense, leur intérêt.
Patrice Lajoye, de la revue Géante Rouge, juge que, si « le style est vraiment impeccable [et que] la progression du récit est bien élaborée », « le postulat scientifique » quant à lui est, je cite, « totalement improbable ». Je ne lui donne pas tort. Il ajoute : « Balancer à la chaîne des hippopotames sur une planète boueuse, je peux comprendre. Des gazelles, non : même dans le monde le plus absurde, personne n'en aurait l'idée. » J’ai revu le texte et ai en effet retiré les gazelles ! On ne niera pas que l’argument de M. Lajoye soit tout à fait recevable, néanmoins un texte comme « Bassin 45/800 », qui recherche principalement à créer un effet sur le lecteur, a-t-il besoin d’un postulat scientifique absolument fiable pour fonctionner ?
Les commentaires qui, par ailleurs, me sont parvenus du comité de lecture de Présences d’Esprit sont absolument révélateurs de toute la subjectivité mise en jeu par le critique. Je les restitue tels quels, tant leur ensemble, qui forme un tout délicieusement contradictoire, n’a pas manquer m’amuser ; j’espère qu’il amusera également le lecteur :
— « C'est vraiment une nouvelle à chute… Mais à mon sens, il s'en dégage une ambiance nauséabonde qui ne me plaît pas du tout. Je pense qu'elle est instaurée exprès, c'est une question de goût mais ce n'est pas du mien. »
— « Un texte court qui fonctionne plutôt bien. La construction du récit est solide, les informations arrivant au moment où il faut avec une chute réussie. Certes, la problématique n'est pas extraordinaire, mais la nouvelle ne souffre pas de problème majeur. »
— « Trop court et du coup pas assez percutant pour un texte de cette taille. »
— « Une idée originale. Un texte un peu court, mais plutôt drôle au final. »
— « Pas très réaliste, mais amusant... et une chute, pour une fois, pas trop téléphonée. »
— « Le texte me paraît manquer de structure, et les personnages sont trop superficiels. Du coup, j'ai énormément de mal à rentrer dans l'histoire. »
— « Un texte qui part bien, qui intrigue, la peinture d'un monde dont on a envie de savoir plus… mais… mais c'est incohérent, illogique, d'envoyer autant d'hippos dans une mare de boue, sans se poser aucune question. Et la fin tombe à plat. Vraiment dommage. »
— « Le sujet est très original, l'approche du début de même. Par contre la chute est totalement ratée. Une bonne idée peut elle faire une bonne histoire de bout en bout ? Certainement pas, et l'auteur devrait mieux travailler sa chute pour qu'elle soit plus en accord avec le début et le ton. »
L’ensemble se passe de commentaires.

Ténèbres 2011

Ténèbres 2011, anthologie fantastique réunie par Benoît Domis


« Alchimie » de Tom Piccirilli – p. 5 à 26 (traduction)

Délire trasho-nécrophilique, « Alchimie » nous fait suivre une bande de copains – constituée de deux couples et du narrateur à la première personne du récit – qui vont pour s'éclater sur une plage de bord de mer. Seulement, la mer gronde et la radio de la Chevrolet 62 informe qu'un « ferry a coulé au large d'Echo Island. Il y a quarante disparus. » (p. 10) Bientôt les eaux déchaînées font s'échouer des cadavres, lesquels ne laissent pas insensibles les membres de la bande...

Dans un incipit un peu long et confus, où les noms des protagonistes se mélangent d'abord dans la tête du lecteur, la nouvelle établit la psychologie fragile du narrateur et des deux couples, aux relations internes très violentes, qui l'accompagnent ; comme dans Un Chœur d'enfants maudits, Piccirilli se montre tout à fait passionnant lorsqu'il dépeint avec grande aisance les mentalités, les habitudes et les déviances si particulières de ses protagonistes. La nouvelle vire ensuite rapidement dans le trash très sordide pour finir habilement sur une vision presque poétisée de la nécrophilie.

Si elle ne brille pas plus que cela par ses qualités stylistiques (il s'agit peut-être d'une altération dû au passage dans notre langue), la nouvelle « Alchimie » vaut pour la façon dont elle traite le thème de la nécrophilie, pour le changement de regard qu'elle propose, ou qu'elle impose insidieusement, au lecteur. De foutrement sordide, l'acte nécrophilique – ou plus précisément la relation amoureuse entre un vivant et un mort – devient presque poétique.

À lire. Les fans de Piccirilli (notamment les lecteurs enthousiastes d'Un Chœur d'enfants maudits) ne pourront qu'apprécier. À se procurer de toute urgence – ne serait-ce que pour soutenir les éditions Dreampress ! 4,5/5.

« Ni début ni fin » de Guillaume Suzanne – p. 27 à 38

Le ton change ensuite radicalement : de l’horreur trash le recueil enchaîne avec un texte de science-fiction humoristiquo-burlesque. 
Le style de Guillaume Suzanne est impeccable : l’auteur témoigne d’un sens du rythme sans faille, la nouvelle nous embarque à toute vitesse dans son univers. Outre une indiscutable maitrise du rythme, Guillaume Suzanne fait montre d’une maitrise de la langue plus que correcte. On a affaire ici à un nouvelliste de talent, une plume fluide et efficace.
(Enfin je dirai que, le plus subjectivement du monde, et surtout sans raison valable, « Ni début ni fin » m’a évoqué Beetlejuice de Burton ; peut-être cela a-t-il à voir avec le traitement comiquo-fantastique de l’histoire. Encore que l’argument soit faible…)

À lire. 4/5.


« La larve » de Glynn Barrass – p. 39 à 56 (traduction)

Texte tout à fait correct, « La larve » ne fait apparaître l’élément fantastique qu’à la toute fin de la nouvelle ; avant cela, le début est une histoire de freaks – plus précisément d’amputé – où l’on assiste au calvaire d’une femme devant s’occuper de son mari privé de ses deux bras et jambes, ainsi que de sa voix. 
Si l’imagerie finale développée par la nouvelle évoque irrésistiblement La Mouche de Cronenberg, on reprochera par contre très justement à « La larve » son manque criant d’originalité.
Correct, sans plus. 3/5.


« Le chasseur de trésors » de Ray Cluley – p. 57 à 66 (traduction)

Texte légèrement fantastique au thème emprunt de poéticité, « Le chasseur de trésors » nous fait suivre Tommy, un homme capable de ressentir le vécu des objets (et des êtres) qu’il touche, notamment lors de ses errances solitaires sur la plage.
Le texte joue la carte de la sensibilité, sensibilité qui passe notamment par le regard, à la fois profond et naïf, qu’a le personnage principal sur ce qui l’entoure. La fin est ouverte et laisse le choix de l’interprétation au lecteur.
Certains y seront très sensibles. 3,5/5.


« L’enclos » de Claude Bolduc – p. 67 à 75

Deuxième texte francophone du recueil, « L’enclos » aborde le thème des zombies en nous mettant dans la peau d’un « mal-mort » enfermé dans un enclos, des flash-back de sa vie d’homme venant expliquer comment il en est arrivé là.
Le texte vaut surtout pour la manière, plutôt stylistiquement réussi, dont l’auteur nous décrit l’état physique du mal-mort ; néanmoins le procédé s’avère rapidement répétitif et prévisible : on peut sans problème lire la nouvelle à toute vitesse, en diagonale, sans rien réellement perdre du texte. Ce qui est en soit plutôt révélateur…
Dispensable. 2/5.


« Autopsie » de Shane Jiraiya Cummings – p. 77 à 88 (traduction)

Texte à l’élément fantastique léger et peu développé, « Autopsie » raconte l’étrange rencontre d’un assistant de morgue avec le faux cadavre d’une femme qui l’oblige entre autre à procéder à son autopsie.
Se retrouve ici (mais en moins développé cependant que dans « Alchimie ») le thème de la nécrophilie, abordé non pas sous l’angle unique de l’horreur, mais plutôt du fantastique.
Pas désagréable à lire, mais rapidement oublié. 2,5/5


« Monsieur Bobo » de Steve Lockley – p. 89 à 96 (traduction)

Insidious de James Wan est sorti en salle en 2011, « Monsieur Bobo » a été publié pour la première fois en 2010. Dès lors il demeure possible d’avancer qu’au moins la première partie du film a été inspirée par la nouvelle de Steve Lockley, ou alors il ne s’agit que d’une coïncidence ; ce qui demeure tout à fait possible, et même plus que probable. Toujours est-il que les spectateurs d’Insidious ne pourront pas ne pas penser au film durant leur lecture : « Le petit haut-parleur grésilla en revenant à la vie, et un bruit de voix en sortit ; une voix douce et ensommeillée. Mais quelque chose d’autre était là. » (p. 94)
La nouvelle n’en perd pas pour autant toute sa saveur. En à peine huit pages, Steve Lockley, faisant montre d’une bonne maîtrise du rythme, touche très précisément au but : l’ambiance est très réussie ; la fin joliment ouverte. 
À lire. 4/5.


« Sous les ombrelles des méduses » de Fanny Herquel – p. 97 à 112

Troisième texte francophone et (après « Alchimie », « Ni début ni fin » et « Monsieur Bobo ») quatrième très bonne surprise du recueil, « Sous les ombrelles des méduses » est une nouvelle fantastique qu’un seul et éminent adjectif peu justement qualifier : lovecraftien. Mais là où la nouvelle ne pourrait être qu’un énième pastiche de Lovecraft, elle se dérobe sur la fin et – bonheur ! – témoigne d’une singulière identité. Car si la nouvelle est à proprement parler lovecraftienne dans la manière dont elle traite l’élément fantastique, sa chute, elle, nous amène vers d’autres horizons : Vous souhaitez voir Cthulhu jouer aux legos sans pour autant être dans une parodie facile, mais bel et bien dans un pastiche sérieux, « Sous les ombrelles des méduses » est fait pour vous.
Plus doctement, on dira que la chute de la nouvelle propose, de manière tout à fait inattendue, un détournement parodique des thèmes lovecraftiens abordés ; tandis qu’elle reste stylistiquement dans le pastiche, se clôturant par une vision pessimiste du sort de l’humanité sur la terre.
La meilleure nouvelle francophone du recueil. Un très bel exemple de parostiche lovecraftien. 4,5/5.


« Le camp » de Jeremy C. Shipp – p. 113 à 124 (traduction)

Nouvelle d’horreur violente, « Le camp » a pour cadre un camp de vacances dans lequel des gamins apparemment fortunés ont la chance de pouvoir torturer et tuer des moutons. Durant le séjour, plusieurs cadavres d’hommes sont néanmoins retrouvés.
Très prometteur, le premier tiers de la nouvelle nous décrit les états d’esprits de deux gamins de façon inattendue et convaincante ; en matière de composition de personnages torturés et violents, Jeremy C. Shipp se montre du niveau de Tom Piccirilli. Néanmoins, « Le camp » sombre lorsqu’il nous dévoile son arrière plan légèrement fantastique ou même, plus pertinemment, évasivement futuriste. On ne sait plus trop dans quel univers on se trouve lorsqu’on apprend, les deux tiers de la nouvelle passée, que les enfants ont le privilège de pourvoir torturer des moutons.
Difficile de ne pas rester totalement imperméable à l’arrière plan et aux enjeux de la nouvelle.
Dommage. 1,5/5.


« L’ombre sur le pallier » Yves-Daniel Crouzet – p. 125 à 146

Affligeant de banalité, les seize premières pages de la nouvelle décrivent le quotidien d’une mère et de son fils souffrant de la violence de l’homme qui vit avec eux. Sans la moindre plus petite once d’originalité, les clichés se succèdent lentement, dans une langue au demeurant tout à fait passable. Lorsque l’élément fantastique intervient enfin le niveau n’est malheureusement pas relevé. Il ne suffit pas de faire traîner un testicule dans une mare de sang pour faire un texte d’horreur.
Première grosse déception du recueil. Difficile d’y trouver un intérêt. 1/5.


« La position fœtale » de Daniel Pearlman – p. 147 à 174 (traduction)

On aura déjà pu remarquer que plusieurs des textes de Ténèbres 2011 abordent l’horreur par le biais du thème de la sexualité ; parmi ces quelques textes « La position fœtale » est assurément le plus original : Daniel Pearlman nous livre en effet le récit détaillé et passionnant d’un « inceste gastro-intestinal » (p. 170)
Tout commence avec un fœtus monstrueux et se poursuit par l’obsession pathologique et la bêtise d’une mère ; car « La position fœtale » est avant tout un récit décrivant depuis les origines la relation entre une mère et son fils, la thématique fantastique passant au second plan.
Une franche réussite. 4/5.


« Les Convertis » de Michael Penncavage – p. 175 à 182 (traduction)

« Les Convertis » est une nouvelle zombifique passablement ennuyeuse. Son auteur n’a trouvé d’autre idée que de remplacer les traditionnels zombies mangeurs de chair fraîche par des zombies religieux qui, pour infecter un être humain, lui font avaler les pages d’un livre.
L’argument, en plus d’être déjà dès le départ – avouons-le – légèrement bancal, est ici traité tout à fait légèrement : les faux zombies fuient devant un préservatif ou une bouteille de Jack Daniel’s, malgré cela les protagonistes se battent au fusil et au couteau de boucher ! Au demeurant la chute de la nouvelle est aussi bidon que tout le reste du texte. Deuxième grosse déception du recueil. 1/5

« Un mauvais moment à passer » de Brenta Blevins – p. 183 à 193 (traduction)

« Un mauvais moment à passer » peut être, selon l’interprétation qu’en donne le lecteur, un texte purement fantastique (les fantômes de la jeune fille sont réels) ou alors un texte métaphorique traitant de la construction psychologique de l’enfant dans un milieu inapproprié, ici la prostitution.
  Stylistiquement convaincante, la nouvelle convainc finalement assez mal le lecteur qui est en droit d’attendre, au vue du niveau général de l’ensemble du texte, une fin plus concrète. L’argument de la nouvelle est bon et prometteur, le développement s’avère réussi, néanmoins l’absence de chute – ou d’éléments éclairant un tant soit peu le postulat fantastique – fait cruellement défaut.
  Il manque quelque chose. 2,5/5.


« Des visages dans les murs » de John Shirley – p. 195 à 217 (traduction)

Ultime nouvelle du recueil, « Des visages dans les murs » croise de manière tout à fait convaincante plusieurs thématiques déjà abordées auparavant, comme l’infirmité et la sexualité. Le texte appartient très clairement au genre fantastique et horrifique.
« Je brandis la colonne vertébrale, comme s’il s’agissait d’un maillet de polo. C’est lourd. Je pense à Alice du livre de Lewis Carroll, essayant de jouer au croquet avec un flamand rose. » (p. 215, 216)
Le recueil se termine comme il a commencé avec « Alchimie » : par une nouvelle gore très convaincante. 4/5.

Conclusion : 
Le recueil contient six textes de haute qualité : « Alchimie » de Tom Piccirilli, « Ni début ni fin » de Guillaume Suzanne, « Monsieur Bobo » de Steve Lockley, « Sous les ombrelles des méduses » de Fanny Herquel, « La position fœtale » de Daniel Pearlman et « Des visages dans les murs » de John Shirley ; tout en ne contenant à vrai dire que deux à trois textes vraiment mauvais.
Sans être liées par autre chose que leur genre (fantastique et horreur), la plupart des nouvelles partagent néanmoins des thèmes communs et, mis à part le ton humoristique de « Ni début ni fin », le ton général du recueil est dans l’ensemble très noir. On remerciera en passant l’anthologiste qui a eu le bon goût de mélanger des auteurs écrivant en langue française et anglaise – bien qu’au final le recueil soit majoritairement anglo-saxon : quatre textes français contre dix traductions. À quand des auteurs hispaniques, germanique, japonais ou que sais-je encore ? 
Ténèbres 2011 demeure donc, malgré les réserves que l’on peut émettre quand au choix de la couverture (aux couleurs très criardes), un achat sûr vivement conseillé. Outre la couverture, on regrettera peut-être l’absence d’introduction de l’anthologiste ; tout en appréciant la présence des textes introductifs présentant chaque auteur du recueil.
(J’espère par ailleurs que d’autres nouvelles de Tom Piccirilli seront au programme des prochaines anthologies Ténèbres.)
Dans l’ensemble, de la bonne littérature horrifiquo-fantastique. Moyenne mathématique du recueil : 3/5. Moyenne attribuée personnellement : 4/5. 

Référence du recueil : Ténèbres 2011, Benoît Domis (anthologiste), Dreampress, 2011, 15 €.